kerel

Europe

Les rues sinueuses tels des haubans se hissaient vers la vieille ville
navire échoué ou musée à l’air libre, et peu à peu le matin levait la toile
polychrome des drapeaux homologuant la façade des hôtels, sous l’œil
bleu des voitures de la Policía Local qui scrutait sans bruit le pavé quadrillé
comme du papier de la Plaza Zocodover ; de là, je suivais les pas
d’un philosophe aussi juif que le prénom de ma fille, le long du Tage
sous des cyprès pensifs, et je sentais dans mes veines ce sang
courir tel un fleuve dans les ornières de l’Histoire, l’esprit telle
une barque fragile flotter sur des eaux à la direction incertaine
vers le ghetto où l’âme se replie sur elle-même. Sur les murs l’herbe
par bouquets résumait la chronique de l’Espagne, les feuilles
écrites en quatre langue sur les pierres qui se descellaient

comme l’Europe clôturant la Méditerranée dans une humanité
froide. Mais un fantôme s’encadra dans la porte médiévale en qui
je reconnus l’esprit d’Al-Andalus, à son costume polyglotte plus brillant
que l’Histoire jamais ne fut, lui qui avait dans sa mémoire l’espace
de plusieurs langues, dont certaines que nous ne savons plus reconnaître,
leur vocabulaire des arbres ouvrant un rideau vert sur le Tage.
« Je vois les fondations de l’Europe », dit-il, « semblables à ces murs
rongés par les herbes folles qui lui donnent sa patine, leurs racines
tel un figuier de barbarie poussant au croisement des routes qui rallient
séparément les capitales de l’Europe à l’idée fondatrice ». Puis il disparut
happé dans la faille entre la réalité et la fiction, autre frontière
dont je n’ai jamais su comment la franchir, pendant que derrière lui

montait, sous l’armure de toile des sacs à dos, la lente colonne
des armées chrétiennes qui prendraient l’alcazar, enserrant la ville
comme un boa sa proie pour l’étouffer, des bannières battaient
dans le vent qui est trois fois dieu avec des noms distincts, tout comme
la cigogne diffère du marabout, leurs vols suivant les leçons de l’école
et sur le tableau noir les noms d’oiseaux migrateurs. Soldat des deux religions
de l’herbe folle et de la pluie, j’entrai dans l’ombre fraîche d’une boutique
pour une bouteille d’eau glacée nordique, tandis que sur la place
se garait la fourgonnette d’un garagiste, peut-être pour la Guardia Civil
à quai depuis plus de vingt minutes. Les rues étaient aussi étroites
que des veinures gravées dans le marbre des annales, à balayer
le spectre de l’Inquisition, des frontières repoussant leurs racines

dans les pierres califales, la vieille histoire de Poitiers. Et dans cet air
aussi paradoxal que la mort de Dieu, je respirai à pleins poumons l’été
dans mes habitudes d’hiver ; les rues mêmes de l’Europe avaient pour moi
le goût de l’exil, me demandant si j’étais un juif de la diaspora, nostalgique
depuis un bureau de verre donnant sur l’eau métallique de l’Hudson
ou une bibliothèque à Buenos Aires. Comme si j’avais à courir
après une autre patrie assise derrière la gaze des moucharabiehs,
une autre interprétation dans un parc exotique en Europe, les poings
dans cet éternel blue-jeans atlantique des moines voyageurs, et là
cueillir des herbes médicinales au pied de murs antiques
puisque l’histoire a horreur du vide, tandis que je m’arrêtais pour voir
passer au ciel une armada de cigognes, migrant vers le littoral du Maroc.

Imprimer E-mail