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Bureau de tabac, Paris XVIe

Un octobre sans paroles rouille dans le ciel dominical qu’assombrissent 
des théories de nuages cloués à leur croix en carbone, sous les bottes
les feuilles des marronniers font un porridge indigeste, telle une éducation
ordinaire au pathos baudelairien le long des rues froides, des fleuves
de charbon creusent leur lit acide dans les tuyaux de zinc, tant
la mer est loin. L’opulence polit le pavé lisse comme l’honneur
les glaces aristocratiques de Versailles avec leurs reflets de soie, la commune
universalité de la lumière pharmaceutique au-dessus de Paris. Ici,
le fantôme d’Haussmann plane sur le square et la chambre de bonne
où des années durant tu contemplas la famille des toits en zinc
avec des yeux d’orphelin de retour de sa province d’herbe rase,
ses trains sortant lentement de la brume hivernale, sans âme qui vive.

Dans l’Est, je me souviens d’avoir attendu des lunes de craie
dans la gare avec son heure borgne comme une maison bourgeoise
commandant ironiquement, au bout d’une rue à la perspective classique,
la place Victor Hugo, maintenant l’absence ponctue l’arrière-saison,
ses parcmètres robotisés telles des bornes sur une voie romaine
où je ne croise personne, sinon ce clochard sans église qui dort
tout son saoul sur un banc perdu devant le chœur des grilles
déjà protégées par une armée de digicodes, laissant l’absence seule recueillir
ce qui reste de justice dans cet étau de plomb, entre la morgue des chiffres
et l’historique exécration des nations qui emplit nos urnes. Ailleurs
un cinéma vide projette Dracula, tandis qu’un agent commercial
appelle pour une panne depuis les palmiers intérimaires du Maroc.

 Mais rue de la Cure des rideaux en dentelle bâillaient aux fenêtres 
poliment comme on laisse passer une vieille dame sur la route
à la lumière d’une bougie hivernale. Il n’y avait plus qu’à boire
dans la pluie froide d’octobre la fraîcheur des golfes d’Irlande,
leurs grèves battues par une écume aussi fine que cette bruine,  
mais devant l’église une société portugaise fêtait l’exil catholique
comme moi la saudade dans les vers d’Álvaro de Campos,   
cherchant un bureau de tabac ouvert en cette fin de dimanche matin
avec en tête une idée de Lisbonne. Sur le pont tel un arc-en-ciel échoué
je courais devant la pluie, ou peut-être rien qu’un galet sur cette plage
d’Irlande que le vent anime à l’écart du village blotti sur la falaise,
avant de déclouer ma capuche devant le patron du bureau de tabac.

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