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On lira ici des pages de vers. On ne sait pas bien la définition du vers, sinon depuis Gide qu’on va à la ligne ; ou bien c’est Mallarmé qui voit dans le vers la littérature même :

 

« Le vers est partout dans la langue où il y a rythme, partout excepté dans les affiches et à la quatrième page des journaux. Dans le genre appelé prose, il y a des vers, quelquefois admirables, de tous rythmes. Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et puis des vers plus ou moins serrés : plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification » « Réponse à une enquête sur l’évolution littéraire », Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, p. 867).

 

Les dictionnaires veulent encore que la poésie se confonde dans le vers, du Petit Robert nous laissant dans l’idée que la poésie serait « l’art du langage, visant à exprimer ou à suggérer par le rythme (surtout le vers), l’harmonie ou l’image », et pour le Petit Larousse « l’art de combiner les sonorités, les rythmes, les mots d’une langue pour évoquer des images, suggérer des sensations, des émotions » ; le Littré dit « art de faire des ouvrages en vers », mais il a l’excuse de n’avoir pas bien pu lire la poésie moderne, depuis Aloysius Bertrand, Baudelaire et Rimbaud : c’était tou chaud, on se brûlait encore les mains. On est bien embarrassé, comme le note Alain Frontier. Certains comme Pierre Alferi lisent dans la question du vers, de la prose « le mouvement même, secret ou exhibé, de la poésie aujourd’hui ». La poésie est un genre impossible.

 

On aura ici fait des vers, allant à la ligne comme Gide en Normandie ; irréguliers comme les marées, ou réguliers comme on voudra, cherchant dans un filet à attraper le rythme en suivant librement les propositions de Meschonnic (Critique du rythme, Verdier, 1982) ; on compte un peu malgré tout, mais de travers, par exemple 7-8-9/12-10/12/12-10/10-8/12, tout en violant la bonne vieille dame en dansant sur le e muet de Jacques Réda, ou dans des rejets et contre-rejets bricolés. C’est qu’en effet on bricole : on se met à l’atelier, on empoigne d’une main incertaine les outils, et on taille. On croirait Mallarmé plutôt que Gide.


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