kerel

Ils sont trois autour de la table. Il y a Pierre et Loïc, c'est Kérel qui raconte. Les deux autres n'ont pas su d'abord d'où il arrive, au milieu des îliens qui sont nés ensemble. Le retour de Pierre en revanche, sa conversion à la pêche après une brillante carrière d'avocat à Paris, cela n'avait surpris personne, il était né ici pour embrasser la même carrière que Loïc qui n'était pas parti. Dehors, les nuages passent comme des chalutiers dans la mer grosse, le temps est long. Pierre a allumé une cigarette parce que la discussion va bon train entre Fès et Amsterdam, le Sud et le Nord, par exemple la tourbe qui teinte les verres à whisky. Ils éclairent Loïc sur Paris, comment on y voyage presque sans bouger, des quartiers riches aux quartiers pauvres c'est une construction aussi vaste qu'un empire où le soleil ne se couche pas. Pierre dit qu'on lit l'ambition parisienne dans l'histoire de France, bien avant les hiéroglyphes de Champollion.

Du salon où ils se tiennent on voit le jardin qui ouvre sur la mer, le porh comme on dit dans l'île, la langue bleue de l'océan pénétrant la roche friable, le schiste. La plage de Kérel est tranquille, personne ne joue sur le sable presque blanc, ni dans l'eau claire. Au loin, un bateau revient du large, eux ne sont pas sortis aujourd'hui, pour écouter la mer et les paroles. On est au bout des îles du Ponant, devant la grande traversée qu'ils n'ont jamais entreprise, faute de moyens peut-être, leurs petits bateaux sont armés au plus pour la pêche jusqu'en mer d'Irlande ou d'Iroise, et cela leur suffit. La mer y est déjà assez grosse, ses courants assez traîtres, un novice n'y comprendrait goutte jusqu'à la noyade, qu'on songe à la baie des Trépassés. « Qui voit Molène voit sa peine, qui voit Ouessant voit son sang », tout le monde connaît l'histoire, mais la plupart ignorent les humeurs puissantes du Fromveur, aussi Loïc a récité la loi en posant son verre. C'est plus au nord, le grand torrent déverse la Manche dans l'Atlantique, au gré des marées, faisant tourner les marmites où bouillent les épaves, malgré les lumières du Kéréon et de la Jument ; autour de l'île aussi les courants sont violents. Quant à la maison, les fondations sont solides, les murs en pierre brute avec les fenêtres tournées vers l'intérieur, à cause du vent. Même si Kérel, ou peut-être Barberousse, a percé dans la muraille des portes vitrées pour accéder à la terrasse, au jardin qui descend vers la ligne de crête où paraît la mer. Pierre a dit qu'il serait temps que Kérel leur explique ce nom qui glisse comme du sable blanc entre les mains. Kérel raconte l'histoire que nous savons ; c'est de lui que je la tiens.

E-mail